Critique de film : L’exorciste (1974)



Résumé du film L’exorciste (1974) : Regan, une jeune fille de 13 ans, vit avec sa maman, Chris MacNeil, une actrice qui entre deux tournages tente de concilier vie professionnelle et familiale. Elle découvre que sa fille est victime de troubles du sommeil, d’agitations fréquentes et qu’elle devient de plus en plus violente envers son entourage…

Ressenti : Les Versets du Mal…
Une oeuvre de fiction ? Sans doute. Mais L’exorciste est bel et bien, à l’origine, inspiré d’une histoire soi-disant vraie. Celle-ci remonte à l’année 1949 et concerne un adolescent de 13 ans, dont l’histoire a longtemps été connue sous un pseudonyme – Roland Doe selon la coupure de presse du Washington Post intitulée « Boy Reported Held in Devil’s Grip » qui a relayé l’histoire à l’époque, ou Robbie Mannheim dans le livre « Possessed » de Thomas B. Allen, qui est revenu sur cette affaire en 1993. Une identité a été révélée plus récemment : il s’agirait d’un certain Ronald Edwin Hunkeler.

Les événements ont été relatés par un prêtre, Raymond Bishop. Apparamment, le jeune garçon avait grandi à Cottage City, dans le Maryland, au sein d’une famille d’origine allemande et de confession luthérienne. Ce fils unique avait été initié au spiritisme et à l’utilisation des tablettes Ouija par sa tante. Celle-ci décédée, il aurait tenté de créer le contact avec elle via la tablette Ouija…

Le livre de Thomas B. Allen – plus précis sur les événements qui ont suivi que l’article initial car se basant sur les écrits de Bishop lui-même ainsi que de l’un des prêtres venus l’aider, Walter H. Halloran – détaille la suite. Des bruits de grattements, de pas auraient commencé à se manifester à proximité de l’adolescent. Certains objets se seraient mis à léviter. Une fiole d’eau bénite placée volontairement dans la maison se serait renversée toute seule sur le sol.

Les choses semblent s’être rapidement gâtées. Une nuit, l’adolescent aurait été retrouvé à la verticale dans son lit, complètement possédé. Des phénomènes de lévitation auraient là encore été constatés par la mère de Roland. Le lendemain, celle-ci devait faire appel au pasteur de la communauté, lequel aurait rapidement référé de ce cas aux institutions catholiques. Après plusieurs examens psychiatriques et un premier exorcisme mené par le révérend Edward Hugues au Georgetown University Hospital, le jésuite Raymond Bishop aurait ainsi été sollicité pour étudier le dossier. Et c’est Bishop qui aurait fait appel au père Halloran, ainsi qu’au révérend Bowdern, l’homme de foi qui se chargera finalement de l’exorcisme…

Trois versions s’opposent, à partir d’ici. La première veut que, comme dans le film, l’exorcisme ait été pratiqué dans la demeure familiale. La deuxième postule que c’est à Saint-Louis, au sein des institutions jésuites, que celui-ci aurait eu lieu. La troisième, enfin, évoque une maison de proches parents de l’adolescent à Saint-Louis . La date du 16 mars 1949 semble en tout cas confirmée : c’est ce jour-là qu’aurait débuté le sacrement, ceci pour se poursuivre plusieurs semaines durant. Une trentaine d’exorcismes auraient en effet été prononcés durant cette période. Voix gutturales, lit qui bouge, adolescent s’exprimant dans une langue étrangère… Tous les phénomènes mentionnés dans le film et dans le livre auraient à l’époque été constatés par plusieurs témoins.

En tout, 9 prêtres et 39 témoins directs ont confirmé ces événements dans les documents ecclésiastiques rédigés à la fin de cette affaire. Et on ignore toujours quelle est la vérité. Réel cas de possession, problème psychique, simulation… Les thèses les plus variées ont été soutenues depuis lors pour tenter d’expliquer ces événements…

William Peter Blatty

A l’époque de la publication de l’article dans le Washington Post, William Peter Blatty a 21 ans. L’étudiant d’alors est intrigué par ce qu’il lit, et commence à creuser. Ce sera la base de son ouvrage, qu’il mettra tout de même plus de 20 ans à publier. L’exorciste sort dans les rayons en 1971…
La rédaction de « The exorcist » débute en 1969. Ayant accepté, suite à une rencontre avec le père Bishop, de ne pas exposer lla victime de l’exorcisme dont il entend parler, Blatty se retire du monde, investit une cabane au bord du lac Tahoe pour trouver la sérénité nécessaire à l’écriture de cet ouvrage qui lui trottait depuis bien longtemps dans la tête. Il y a dans cette rédaction une grand fidélité aux événements de 1949, à ceci près que le petit garçon devient Reagan, une petite fille, sous la plume de l’auteur. Ce choix, qui permet de protéger l’identité de l’enfant exorcisé, sera de plus la recette efficace du succès: deux ans plus tard, c’est la révélation, les lecteurs prennent fait et cause pour la petite Reagan. 13 millions de livres sont écoulés, une adaptation au cinéma immédiatement envisagée…

The exorcist » n’est pourtant pas un ouvrage particulièrement bien rédigé. Mais son style, qui opte pour une distanciation quasi clinique des événements narrés, rend l’histoire encore plus effrayante. Blatty manie également avec talent l’art du non-dit, et ouvre des réflexions que jamais il ne ferme sur la nature même du mal. La figure du père Karras, qui place l’image du doute comme contrepoint à la foi, est emblématique de cette frontière ténue qui sépare la lumière de l’obscurité…

L’auteur évoque également cette idée à travers la figure du démon lui-même : divinité mésopotamienne du 1er millénaire avant Jésus-Christ, Pazuzu est le roi des démons du vent, mais peut aussi bien figurer le mal qu’une divinité protectrice, des femmes enceintes notamment. UNe manière de dire, sans doute, que personne n’est jamais à l’abri, que l’ombre se tapit en chacun de nous. Cette ombre même qui permettra au père Karras de se sacrifier pour la lumière, finalement…

Un tel succès de librairie, évidemment, ne peut rester sans adaptation au cinéma. Et c’est Warner Bros qui flaire le premier le filon. Mais Blatty ne laisse pas pour autant filer son bébé : au contraire, il assurera la production du film, et en rédigera lui-même le scénario. Et c’est lui qui a finalement le dernier mot sur le nom du réalisateur …
L’enfer des acteurs…

la jeune Linda Blair qui incarne Reagan et que le réalisateur veut préserver autant que possible (contrairement à ce qu’il dira plus tard, l’enfant a été doublée pour les scènes les plus dures), tous vivent un véritable enfer. Pour obtenir une véritable terreur à l’image, Friedkin ose tout, même l’inacceptable. Il tire avec son revolver (à blanc, certes, mais quand même) pendant certaines scènes, pour obtenir peur et étonnement sur les visages de ses acteurs. Ellen Burstyn (Chris Mac Neill, la mère), Max von Sydow (le père Merrin, qui mène l’exorcisme), Jason Miller (le père Damien Karras) et même le révérend O’Malley (qui incarne le père Dyer)… Ils sont tous soumis à des violences inédites sur un tournage. Les chocs durant les scènes violentes ne sont pas simulées, et Friedkin n’hésite pas à ajouter à cela une violence psychologique parfois très dure, pour pousser ses acteurs dans leurs retranchements.

L’Acteur amateur, le père O’Malley conservera un souvenir particulièrement douloureux de cette période, giflé par le réalisateur sur l’ultime prise qui lui est consacrée – Friedkin le souhaite en larmes pour aller auprès de la dépouille de Karras. Pour la dernière scène de l’exorcisme, Friedkin va même jusqu’à exiger que le plateau de tournage soit réfrigéré. La raison ? Il veut pouvoir capter avec la caméra les expirations de ses comédiens. Les conditions de prise de vue sont particulièrement éprouvantes…

Mais le jeu en vaut la chandelle. Car ce qu’obtient Friedkin au fil des rushes, c’est un grain unique, qui ne sera jamais égalé dans l’histoire du film d’épouvante. Une peur réelle, associée à un intelligent refus de tomber dans la facilité. Voilà ce qui fait la force de L’exorciste. Et c’est ce qui, en 1973, construit son succès et sa légende dans les salles obscures…
L’exorciste reprend quoiqu’on en dise très fidèlement les grandes lignes du livre de William Peter Blatty. La jeune Reagan y est progressivement possédée par un esprit qui se manifeste initialement lorsque l’enfant utilise une tablette Ouija. Friedkin prend son temps, met en place son film – après une scène d’introduction culte présentant la figure du démon Pazuzu et du père Merrin – sans jamais poser d’évidence ou chercher à expliquer ce que le spectateur voit sur l’écran. La mise en scène est minimaliste, tout comme les effets de lumière, afin d’accentuer le réalisme cru de ce qui est exposé à l’écran. Un rendu très particulier, mais qui forgera le style des films d’horreur des années 1970 et début 1980…

Les teintes sont ternes, peut-on également noter, et c’est principalement en intérieurs que le film est tourné. Il y a une raison précise à cela : la symbolique mise en avant par Friedkin, à travers ces choix, tient à montrer comment le mal s’installe en chacun de nous, et détruit chaque parcelle de lumière et de couleur qui illumine notre quotidien. Ne pensez surtout pas que c’est parce que la bobine du film est passée que sont affichées ces couleurs délavées : elles ont un sens, une véritable portée.

L’exorciste, partant, repose sur quelques scènes choc. La possession de Reagan donne lieu à de vraies sueurs froides, notamment lorsqu’elle vomit sur le prêtre ou qu’elle enfonce le crucifix dans son vagin. Mais si ces séquences fonctionnent si bien, c’est parce que Friedkin les amène dans un film par essence peu sécurisant. Les prises de vue en plongée et en contre-plongée vers l’obscur sont légion , et le réalisateur utilise tout ce qu’il a à sa disposition, dont le son, pour susciter le malaise. Tendez l’oreille lors du premier examen de Reagan chez le médecin, vous comprendrez de quoi je veux parler. Je veux ici souligner également la force de la bande originale du film, portée par le gigantesque Tubular Bells de Mike Oldfield. L’exorciste n’aurait pas été complet sans cette partition devenue elle aussi Culte…

Enfin, surtout, si L’exorciste fait peur, c’est parce qu’il présente, de manière presque nue, l’une des luttes les plus anciennes de l’humanité. Celle du bien contre le mal, celle de la lumière contre l’obscurité. Et la vision de Friedkin, qui va au-delà de celle plus manichéenne de Blatty, c’est de dire que non seulement la lumière ne gagne pas toujours, mais que la frontière entre le bien et le mal est souvent ténue. Une réflexion qui sert de colonne vertébrale à tout le film, et dont on retrouvera la logique dans ce qui constitue à mon sens la seule suite valable de cette pièce maîtresse du cinéma du XXe siècle : L’exorciste, la suite, réalisé par William P. Blatty lui-même presque 20 ans plus tard.

On notera encore, ici, qu’une version restaurée deL’exorciste a eu les honneurs d’une sortie en salles en septembre 2000. Dix minutes supplémentaires de film y étaient proposées, apparamment des scènes voulues par Blatty et sorties du film original par Friedkin, qui les trouvait exagérées. On y trouve, de fait, la jeune Reagan effectuant une très improbable « marche de l’araignée » et quelques autres originalités du même genre. Certains effets spéciaux ont été liftés, également, mais le résultat est très décevant. Plus grave, le film est plus manichéen qu’il ne l’était initialement. Indéniablement, la version de 1973 lui est supérieure en tous points – et surtout sur le fond…

Enfin, une petite curiosité : avant L’exorciste : la suite, W.P. Blatty avait déjà tourné lui-même une vraie fausse suite à L’exorciste. La neuvième configuration, qui aborde au fil d’un scénario improbable les problèmes psychiques de soldats partis au Viet Nam et qui font l’objet d’une étude secrète du gouvernement dans un chateau dont le directeur est menacé d’un mortel complot, met en effet au coeur de son histoire l’astronaute américain présent dans la famille de Reagan lorsque celle-ci descend l’escalier et urine sur le tapis en disant « Tu mourras, là-haut ». Le film n’est pas non plus sorti en France. Mais ce sont les mêmes interrogations profondes que celles de L’exorciste qui construisent ce long métrage…

Critique de : Mika Laruelle

Complément d’infos :

L'Exorciste (1973) Horror | 122min | 11 Septembre 1974 (France) 8,0
Synopsis: A visiting actress in Washington, D.C., notices dramatic and dangerous changes in the behavior and physical make-up of her 12-year-old daughter. Meanwhile, a young priest at nearby Georgetown University begins to doubt his faith while dealing with his mother's terminal sickness. And, book-ending the story, a frail, elderly priest recognizes the necessity for a show-down with an old demonic enemy. Written by Andrew Harmon <aharmon@erols.com>

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Note : 4.5/5 Critiques de films

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A propos Frere Yannick 1154 Articles
Grand passionné de Films d'horreur et fantastique depuis des décennies Fait partie du Projet : Court métrage de Darkmovies en tant que scénariste et réalisateur ainsi que de la création d'un futur projet ayant avoir avec le cinéma d'horreur en Belgique .

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